Aucun réacteur mais une industrie et des compétences bien présentes. Avec de grands donneurs d’ordre, un pôle de compétitivité dédié et un tissu de TPE/PME sous-traitantes, la filière nucléaire en Bourgogne-Franche-Comté représente quelque 270 entreprises industrielles et 23 000 salariés (15% de l’emploi industriel régional – source Insee).
Le Programme d’excellence opérationnelle nucléaire (PEON) du Gifen, le syndicat professionnel de l'industrie nucléaire française, fait l’objet d’un partenariat avec le pôle de compétitivité Nuclear Valley et le groupe Framatome implanté au Creusot (71), pour sa mise en œuvre en Bourgogne Franche-Comté. Celle-ci fait figure de pilote : depuis fin 2025, 9 entreprises de la région composent la toute première grappe du dispositif. Elles ont 2 ans pour travailler à l’amélioration de leurs performances. Une démarche entérinée lors du dernier World Nuclear Exhibition (WNE) et soutenue par le Conseil régional à hauteur de 250 000 €. Ce dernier y voit l’opportunité de réaffirmer son positionnement sur le nucléaire, secteur stratégique, et sa volonté de devenir un acteur incontournable de la transition énergétique et de la souveraineté industrielle française.
Christophe Véron, responsable PEON au sein du Gifen, pilote du dispositif depuis 2023, répond à nos questions.
Qu’est-ce que le Programme d’Excellence Opérationnelle Nucléaire (PEON) ?
Christophe Véron : "Ce programme répond aux besoins de performance de la filière nucléaire et de ses acteurs. Son objectif est de permettre aux entreprises de travailler collectivement pour évoluer vers les plus hauts standards de performances et de qualité industrielles. Il repose sur 3 piliers : le Club PEON (masters class, webinaires et visites d’autres entreprises) pour donner envie aux industriels de s’emparer de cette problématique, la conférence PEON, dont l’édition 2026 devrait rassembler près de 200 personnes, et les accompagnements PEON, qui permettent aux entreprises d’une grappe de bénéficier d’un suivi de 24 mois, le temps nécessaire à ancrer la culture de l’excellence opérationnelle dans les organisations."
En quoi consiste en particulier cet accompagnement ?
Ch. V. : "L’accompagnement s’articule autour de 6 journées interentreprises, afin de créer une dynamique collective et accélérer la démarche, tout en évitant le sentiment d’isolement des dirigeants, et de 18 journées de coaching individuel. Nous nous adaptons à l’environnement et aux métiers des entreprises pour travailler de façon pragmatique avec les dirigeants et, ainsi, améliorer la compétitivité des entreprises assez rapidement. Il ne s’agit ni d’un programme d’innovation ni d’investissement, mais de voir comment utiliser au mieux les ressources déjà présentes. À l’issue du parcours, les entreprises seront automatiquement labellisées Gifen (classement bronze, argent, or), au regard du référentiel de maturité instauré il y a 2 ans. Les entreprises hors grappe peuvent y prétendre mais c’est une démarche payante et aujourd’hui peu sont celles à en avoir fait la demande. Ce sera donc un vrai facteur différenciant."
En quoi l’excellence opérationnelle est-elle un enjeu ?
Ch. V. : "L’excellence opérationnelle regroupe l’ensemble des meilleures méthodes de l’industrie appliquées au nucléaire afin d’améliorer les performances de la filière. Nous avons devant nous l’un des plus grands programmes nucléaires au monde à développer : 6 EPR de 2ème génération doivent être construits et 8 sont en option, tout en continuant d’exploiter le parc existant. Des investissements massifs sont prévus concernant le cycle du combustible, notamment pour le recyclage des matières nucléaires, mais également pour la gestion des déchets, le développement de nouveau type de réacteurs, la recherche et de nouvelles applications comme la production de chaleur décarbonée. Dans le cadre de ce nouveau programme, la filière devra assurer la sûreté nucléaire, la sécurité des Hommes et la qualité de l’ouvrage, mais aussi de respecter les coûts et les délais. Un dispositif comme PEON permet d’y contribuer."
Comment les entreprises ont-elles été sélectionnées ?
Ch. V. : "La grappe Bourgogne-Franche-Comté est constituée de 9 entreprises1, principalement des usineurs, mais l’ingénierie et les services, par exemple le traitement de l’air, sont aussi représentés. Elles ont été sélectionnées par le cluster Nuclear Valley, la Région et le parrain, Framatome, entre autres parce qu’elles font déjà partie du panel de fournisseurs de ce dernier et que leur croissance présente un intérêt majeur. Du reste, ce sont des sociétés à l’activité diversifiée, donc résilientes. C’est une démarche gagnant-gagnant pour la filière et les entreprises. Si elles progressent, c’est tout l’écosystème qui en sort grandi."
1. Allioss, EML, Mécanique et Services, MGO, Klein SAS-AMCC, Monnot Tim, SEEB Industrie
[Témoignages des dirigeants d'entreprise]
Klein SAS-AMCC, Longvic et Is-sur-Tille (21) / Chalon-sur-Saône (71)
Christophe Bonnefoy : "La SAS Klein met depuis plus de 30 ans son expertise en génie climatique et tuyauterie industrielle au service des environnements les plus exigeants. Forte de ses 40 collaborateurs, notre entreprise intervient en fabrication atelier et montage sur site, sur les procédés acier et inox (salle blanche, boîtes à gants, sas de ventilation et panoplies de régulation notamment). Maîtrisant des procédés techniques tels que la soudure orbitale et les contrôles radiographiques, et certifiée CEFRI, nous répondons aux standards élevés de qualité, de sécurité et de traçabilité du secteur nucléaire. Notre engagement dans le Programme d’excellence opérationnelle du nucléaire (PEON) illustre notre souci de renforcer en continu l’industrialisation de nos méthodes, nos performance opérationnelles, ainsi que notre culture sûreté. Il reflète aussi notre volonté d’affirmer notre positionnement de partenaire fiable au service de la filière nucléaire."
MGO, Varanges (21) / Gray (70)
Cyril Clopet : "MGO a une collaboration historique avec le CEA de Valduc, notre client principal dans le nucléaire, secteur d’activité pour lequel nous fabriquons des pièces sur plan en usinage, tournage ou fraisage. Le nucléaire représente entre 15 et 20% de notre chiffre d’affaires. Ce programme est une opportunité d’avoir un regard pertinent sur notre façon de travailler. L’un des principaux constats, lors de notre audit fin février, est le besoin de renouvellement : MGO a 40 ans, l’expérience est une force mais certaines de nos procédures ont vécu. Si elles restent pertinentes pour d’autres industries de destination, elles ne satisfont pas entièrement aux attentes des clients du nucléaire, qui demandent une structuration rigoureuse et très normée des process. Nous voulons renforcer notre efficacité mais aussi notre culture de la sûreté, avec en ligne de mire l’enjeu clé du 100% conformité. Par ailleurs, nos méthodes de travail sont aujourd’hui, en grande partie, liées aux opérateurs. Nous souhaitons les formaliser et homogénéiser afin de transmettre aux générations futures les compétences très variées à l’œuvre chez MGO. Nous voulons gagner en excellence globale."
Mécanique et Services, Saint-Loup-Géanges (71)
David Berthier : "Le nucléaire, civil principalement, représente 32% du chiffre d’affaires de Mécanique et Services, qui s’élève à 7,5 M€. C’est notre 2ème marché après l’oil & gas (45%). Spécialisés dans l’usinage de pièces complexes à haute technicité depuis les années 2000, nous fabriquons des pièces pour les organes chauds des centrales, c’est-à-dire l’intérieur des réacteurs pour des générateurs de vapeur ou encore des pressurisateurs. Nous avons été sollicités pour intégrer la grappe car nous faisons partie des acteurs matures du marché. PEON est une démarche structurée destinée à élever le niveau de performance, de sûreté, de fiabilité et d’efficience des activités du secteur nucléaire. Nous avons mis 20 ans à obtenir la norme ISO 19443, que nous ne sommes que 2 à détenir au sein de la grappe, et nous devons nous assurer que les protocoles qu’elle induit sont respectés et inscrits durablement dans notre culture d’entreprise. Nous souhaitons aussi nous améliorer sur la performance industrielle (respect des délais de livraison, standardisation des bonnes pratiques, automatisation d’une partie de la création documentaire…) et renforcer nos compétences en formant aux nouveaux outils de l’excellence opérationnelle. Accompagner le changement n’est pas forcément une chose aisée ! Toute la filière profitera de ces améliorations, ainsi que nos autres clients dans d’autres secteurs. Reste à voir comment cette progression va être mesurée et actée pour pouvoir être valorisée, malgré la diversité des profils d’entreprises de la grappe."
Études Maintenance Laurent, Chalon-sur-Saône (71)
Patrice Laurent : "EML intègre différents savoir-faire : un bureau d’études, des ateliers de chaudronnerie, d’usinage, de montage et d’électricité/automatisme/robotique. Pour le secteur du nucléaire, qui représente 50% de notre activité, nous réalisons des sous-ensembles et des machines spéciales clé en main, ainsi que des fabrications sur plan. Nous avons par exemple conçu et réalisé un outillage de manutention pour le remplacement et la maintenance de tuyauterie primaire. Face à la charge de travail qui s’annonce, les donneurs d’ordres, en l’occurrence Framatome, recherche des partenaires fiables. Avoir été sélectionné pour participer à la grappe PEON est gratifiant pour les équipes d’EML, mais cela a aussi un coût : 25 000 € à la charge des entreprises, sans compter les dépenses et le temps sans doute nécessaires pour concrétiser les améliorations préconisées."
Emmanuel Bourdejeau, directeur technique : "Notre audit effectué, nous attendons de savoir quels leviers vont être actionnés pour atteindre les objectifs de PEON. D’après l’analyse complète et précise de l’auditeur, il est a priori question de mettre en place des outils d'organisation. L’excellence opérationnelle doit nous permettre de travailler plus efficacement, un gain de rentabilité qui pourrait se révéler financièrement intéressant pour le donneur d'ordre, mais qui doit l’être aussi pour l’entreprise, qui attend forcément un retour sur investissement. La labellisation éventuelle des entreprises de la grappe évoquée par le Gifen y contribuerait. Ce pourrait être une reconnaissance et une façon de nous démarquer de la concurrence en tant que précurseurs dans cette démarche d’amélioration de nos méthodes de travail."